Publié le 12 Avril 2011
Sabra Kerrouche a réussi son pari, samedi soir à Aulnay-sous-Bois, en dévoilant sa marque de prêt à porter All People et sa collection printemps-été devant une salle Chanteloup pleine à craquer. Un succès auquel ont notamment assisté des représentants du groupe Randstad et de la municipalité d'Aulnay, dont Ahmed Laouedj, adjoint à la vie associative, qui espère lui donner un coup de pouce financier.
Mais à quatre heures du défilé, samedi après-midi, la jeune styliste de 25 ans est au bord de la crise de nerfs. Pendant que les musiciens du show répètent un titre d'Amy Winehouse sous la houlette de sa copine Coumba, avec qui elle chante et a créé l'association Black Roots Sensation. Sabra donne des conseils à ses mannequins d'un soir, tous bénévoles, fixe les derniers boutons sur une veste tout en répondant au téléphone aux retardataires et aux invités. Celle qui a remporté l'an dernier le premier concours Cité style, lancé par les sociétés Bershka, JCDecaux et Randstad, est "déjà fatiguée". "Elle est courageuse, confie son père, Nourredine. La semaine, elle travaille à la Poste, au centre de tri de Roissy et, le soir, elle va dans son atelier confectionner ses vêtements. Ce défilé, elle le finance avec son salaire. Son prix, c'était un beau coup de main, mais elle galère."
Sabra Kerrouche "l'hyperpointilleuse"
Assise à sa machine à coudre, Sabra positive :"j'ai quand même reçu une bourse de 3 000 Euros, avec lesquels j'ai pu acheter du nouveau matériel, des tissus, et organiser un premier défilé, explique l'Aulnaysienne, qui a étudié dans une école de couture industrielle. Et puis j'ai fait un stage très enrichissant en Espagne, au siège de la marque Pull & Bear. Reste qu'organiser des défilés cela coûte cher, et j'aimerais bien garder de l'argent pour ouvrir ma boutique à Paris."
Pas de doute, l'hyperpointilleuse" Sabra - dixit ses copains - sait ce qu'elle veut... Comme son nom l'indique All People habille tout le monde. "C'est du prêt-à-porter, pas du luxe, précise Sabra. J'aimerais créer une marque comme H&M. Pour ce défilé, je n'ai pas de critères physiques. Les mannequins sont de toutes les origines et tous issus des quartiers populaires, la plupart d'Aulnay." C'est le cas de Priscilla, grande brindille de 17 ans qui "aime la mode et tout ce que fait Sabra". Vladimir, 22 ans, vient lui de Mitry-Mory (Seine-et-Marne). Il va défiler vêtu d'un jean et d'un tee-shirt aux coupes originales. "Porte le plus gangster, lui dit Sabra en ajustant son pantalon. Voilà comme ça, t'es stylé !" approuve la créatrice avant de remettre la tête dans sa machine à coudre.
Source : Eric Bureau, Le Parisien du lundi 11 avril 2011






C'est un montant qui donne le vertige. La dette du département de la Seine-Saint-Denis est estimée à 950 millions d'euros, dont 71% en emprunts toxiques (675 millions d'euros). De tout temps, les collectivités locales se sont endettées pour financer leurs investissements (crèches, écoles etc.). Mais les crédits à taux fixes ont peu à peu cédé la place à des taux plus bas au moment de la négociation, mais variables.





Dans cette situation, chacun improvise et développe ses propres techniques de quasi-survie. Quand elle sort avec des amies, Amélie, ancienne rédactrice dans la publicité, ne se paie pas à manger : elle boit des bières, qui coupent la faim. Daniel, journaliste à l'arrêt, fait des affaires avec de vieux disques achetés sur eBay qu'il revend ensuite dans des brocantes. Nicolas, commercial de formation, mange parfois à la cantine de son ancienne entreprise. "Cette sortie de la société de consommation ne me pose aucun problème, reprend Grégoire. Au contraire, c'est une bonne façon de dénoncer cette frénésie d'achat. Quand je travaillais, je dépensais tout, j'achetais des vêtements, des bricoles, des choses dont je ne me sers absolument plus. J'ai fait le tri et n'ai gardé que l'absolument indispensable. Je n'ai qu'une obsession : pouvoir payer mon loyer. Dans ma situation, cela devient une telle galère de trouver un appart qu'il faut être clean à ce niveau-là.
Tous dressent le même diagnostic, parlent d'un monde du travail de plus en plus violent. Comme Grégoire, Nicolas affirme que "tout ça n'a plus de sens. Les patrons sont devenus hyper-frileux, donc ils te mettent sur un projet, ils attendent beaucoup de choses de toi et en même temps ils ne te donnent pas les moyens financiers de réussir. Cela se traduit automatiquement par des frustrations". Pour François, graphiste au repos, "le monde du travail s'est beaucoup durci ces cinq dernières années, on demande aux gens de tout faire très vite, peu importe la qualité. On se fiche que tu fasses de la merde". Dans son livre, Libre, seul et assoupi, Romain Monnery raconte comment un poste de rédacteur dans une boîte de prod s'est transformé en un quasi-job de femme de ménage...
Il est assis en terrasse, comme un touriste. Il prend son temps, il lit tout doucement Le Parisien. Aujourd'hui, Grégoire ne travaille pas. Il ne travaillera pas davantage demain. A vrai dire, il a arrêté ce genre d'âneries en 2005. Depuis, rien, pas une seule rechute, ou si petite. "En cinq ans, affirme-t-il, j'ai bossé une semaine, au black, pour rendre service à un pote qui a sa propre boîte. Mais je n'ai plus envie, pour l'instant en tout cas. Je ne veux vraiment pas bosser." A l'heure où il partait autrefois au boulot, Grégoire s'est donc trouvé une nouvelle activité : il s'installe au café en bas de chez lui et observe le monde du travail qui se met en branle. "Comme ça, je mesure ma chance", dit-il en rigolant. Il est 9h30, sa journée de non-travail commence. Grégoire, informaticien de formation, n'est pas chômeur à proprement parler puisqu'il ne cherche pas le moindre job, et aurait même tendance à fuir les occasions qui se présentent. Ce n'est pas non plus un feignant complet puisqu'il se lève le matin, qu'il a des projets personnels (de type informatique) et qu'il lui arrive même d'en mener certains à terme. Grégoire n'est pas davantage un rentier de haut vol. Il n'a rien sur son compte. Grégoire non-travaille, simplement. Il n'est pas le seul.
Lorsqu'il travaillait, Grégoire gagnait un peu plus de 2000 euros par mois. Au chômage, il a touché environ 1200 euros pendant presque deux ans. Aujourd'hui, il bénéficie du RSA et d'une aide au logement de la CAF pour un total mensuel de 648 euros. Son loyer s'élevant à 410 euros, il vit à Paris avec 238 euros par mois. Mais il n'est jamais dans le rouge et ne doit d'argent à personne. "La règle de base veut que l'on passe beaucoup de temps chez soi. C'est dehors que l'on dépense."
C'est comme ça. Depuis quelques semaines, nous faisons les marchés. A la rencontre des habitants d'Aulnay-sous-Bois, auxquels nous tendons cette petite page d'infos citoyennes. Ceci sous les yeux revolver de quelques militants et élus, dont certains très zélés n'hésitent pas à venir impressionner la galerie face à une jeune fille de 13 ans, en lui faisant comprendre en substance que c'est pas bien de distribuer avec nous ! Un bien bel exemple de démocratie ! Nos ancêtres de 1789 doivent s'en retourner dans leurs tombes !

Source : Gwenael Bourdon, Le Parisien du vendredi 26 février 2010.